vendredi 25 novembre 2016

NOTRE DOSSIER SUR LA PRIMAIRE DE LA DROITE : Au dernier débat de la primaire, Juppé sonné par le «choc libéral» de Fillon

Pour l’ultime débat de la primaire de la droite et du centre, Alain Juppé et François Fillon se sont affrontés dans une ambiance à couteaux tirés. Le maire de Bordeaux, qui jouait là son va-tout, a fait face tout au long de la soirée à un ancien premier ministre offensif et galvanisé par son score du premier tour. 



PARTI 1 DE  NOTRE DOSSIER SUR LA PRIMAIRE DE LA DROITE




Après trois jours d’invectives à distance, le dernier débat de la primaire de la droite et du centre s’annonçait comme un pugilat. Il a finalement tourné en bagarre de sourires crispés. Extrêmement tendus tout au long de l’émission diffusée sur TF1, France 2 et France Inter, Alain Juppé et François Fillon se sont souvent adressés l’un à l’autre sans même se regarder. S’en prenant aux journalistes, l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a regretté à plusieurs reprises d’être l’objet de « caricatures », avec des accents populistes qu’on lui avait jusqu’ici peu connus.
Non content d’avoir fait mentir les sondages en rassemblant 44,1 % des suffrages dimanche 20 octobre – contre 28,6 % pour son adversaire –, le grand vainqueur du premier tour s’est une fois de plus présenté comme le candidat de l’anti-establishment, attaquant tour à tour la « pensée unique », les « experts » et le fameux « système » auquel il participe pourtant depuis 1981, date de sa première élection dans la Sarthe. Souhaitant revenir sur quelques contrevérités, à commencer par celle qui prétend que « les anciens ministres touchent une retraite », le député de Paris a éludé plusieurs sujets, en évitant par exemple de parler des nombreux privilèges dont lui et Juppé profitent en qualité d’anciens premiers ministres.
Sans Nicolas Sarkozy sur le plateau, la question des affaires et de la moralité de la vie politique a suscité bien moins d’enthousiasme que lors des précédents débats. Elle a cependant permis à François Fillon de réendosser son costume de Monsieur Propre face à un Alain Juppé condamné en 2004 dans l’affaire des emplois fictifs de la ville de Paris. « J’ai été condamné, j’ai assumé, j’ai payé », a tout de même tenu à glisser le maire de Bordeaux, suspectant un sous-entendu de son adversaire, avant de vanter lui aussi le devoir d’exemplarité des élus de la République.
François Fillon, très offensif, a martelé toute la soirée qu’il était au fond le seul à avoir un projet à la hauteur de la crise actuelle. « Dette abyssale, chômage… C’est vrai que mon projet est très radical, peut-être difficile » et qu’il « rompt avec une pensée unique », a-t-il reconnu à plusieurs reprises. « Mais il est le seul capable de redresser le pays. » Interrogé sur sa volonté de démanteler le modèle social français issu de la Libération, celui qui revendique l’héritage thatchérien a sèchement rétorqué : « Mais de quel modèle social parlez-vous ? Un modèle qui génère six millions de chômeurs ? Un modèle avec deux millions de jeunes qui ne sont pas à l’école, pas en formation, dans la rue ? Un modèle social qui se traduit par le déclassement des classes moyennes ?… Ce modèle social français, il n’existe plus. »
Fin de la durée légale du travail, purge dans la fonction publique où il entend supprimer 500 000 postes, réduction du code du travail au strict minimum, l’ancien premier ministre a assumé tout au long du débat l’ampleur de son « choc libéral », sans que jamais les journalistes ou Alain Juppé n’en pointent vraiment la démesure. « Le meilleur modèle social, c’est l’emploi ! » a-t-il assené, dénigrant au passage ces « experts » qui préfèrent que rien ne bouge. « Eux en fait, ils vivent assez bien du système », a encore répété le député de Paris.
Sur son projet de réformer la sécurité sociale, en renvoyant le remboursement d’une partie des soins vers les assurances privées et les mutuelles, François Fillon est resté droit dans ses bottes, expliquant tranquillement qu’il souhaitait « désétatiser le système de santé, en remettant la médecine libérale au cœur du système ». Écoutant son adversaire affirmer qu’à l’avenir ne seraient plus prises en charge par la sécurité sociale que les affections graves et de longue durée, le maire de Bordeaux a de nouveau semblé sonné par la brutalité d’une telle mesure, manquant une fois de plus l’occasion de marquer sa différence.
Interrogé sur la suppression de l'impôt sur la grande fortune (ISF), qui met tout le monde d’accord à droite, Alain Juppé a sans doute trouvé plus judicieux de plaider longuement en faveur de ces riches ressortissants « contraints de fuir la France à cause de la fiscalité » et de cet « impôt confiscatoire ». Comme à l’accoutumée, aucun des deux candidats n’a toutefois jugé opportune l’idée de glisser un mot sur l’évasion fiscale qui représente 60 à 80 milliards d’euros chaque année.
Face à François Fillon, le maire de Bordeaux a souvent paru bien tiède. Lui qui se refuse à sombrer dans la surenchère depuis le début de sa campagne n’a pas varié d’un trait lors du dernier débat. Regrettant que son adversaire l’ait « accusé de servir de la tisane pendant des semaines », il a déroulé pour la énième fois son concept obscur d’« identité heureuse », vantant la « richesse de la diversité à condition qu’elle ne mène pas au communautarisme ». « En me rendant dans les territoires d’outre-mer, il ne me serait pas venu à l’idée de parler de “race blanche” », a-t-il soufflé, en référence aux propos de l’eurodéputée Nadine Morano, qui a récemment rallié Fillon.
L’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a quant à lui fait part de sa vision de la France, centrée autour « d’une langue, d’une culture », affirmant vouloir répondre à la revendication qui s’exprime « de vouloir conserver nos repères, nos valeurs qui naturellement doivent évoluer, mais ne doivent pas disparaître ». Il a ainsi développé l’idée d’une France qui ne serait « pas une nation multiculturelle »« qui n’aurait pas fait le choix du communautarisme », laissant entendre, sur ce point qu’il aurait peut-être quelques divergences de vue avec Alain Juppé. 

                       PARTI 2  NOTRE DOSSIER SUR LA PRIMAIRE DE LA DROITE


«Clovis, Jeanne d’Arc, même Voltaire et Rousseau»

Cédant à une incroyable démagogie pas si fréquente chez un François Fillon habituellement plus mesuré, le député de Paris a décrit un système scolaire gangrené par les idéologies au point que « Clovis, Jeanne d’Arc, même Voltaire et Rousseau » auraient disparu des programmes. Une affirmation qui n’a strictement aucun sens, mais qui circule beaucoup dans les sphères les plus réactionnaires qui accusent la gauche d’avoir bradé le « roman national »





Le maire de Bordeaux a ensuite repris la main, mais pour quelques minutes seulement, lorsque ont été abordées les questions de société, et notamment celle du droit à l’avortement que François Fillon, catholique revendiqué, ne considère pas « à titre personnel » comme un « droit fondamental ». Regrettant une fois de plus que l’on puisse caricaturer ses propos, l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a insisté sur le fait qu’il ne reviendrait pas sur la loi Veil, indiquant que le débat sur le mot « fondamental »était simplement d’ordre « juridique ».
« Je ne suis pas une femme, je n’ai pas à prendre ce genre de décision », a-t-il balayé, semblant oublier l’espace d’un instant que les enfants se font le plus souvent à deux. « Je n’ai fait aucun procès, j’ai juste posé une question, lui a répondu Alain Juppé, toujours sur la défensive. Il ne faut pas prêter des arrière-pensées à des propos qui n’en ont pas toujours. Moi je pense que c’est un droit fondamental. L’avortement est un drame, toujours, pour la femme et parfois pour le couple. C’est une différence entre nous. »
Invité à s’expliquer sur sa position pour le moins fragile concernant l’adoption par les couples de même sexe – François Fillon propose de supprimer l’adoption plénière pour ces couples, ce qui potentiellement risque de faire condamner la France par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) –, l’ancien premier ministre a expliqué qu’il voulait simplement « remettre de l’ordre dans la filiation »« C’est une adoption simple qui n’efface pas la filiation naturelle », a souligné celui qui, durant sa campagne, a expliqué qu’il n’hésiterait pas à sortir de la CEDH si jamais celle-ci refusait de se réformer sur le sujet.
Visiblement agacé par l’« indignation vertueuse qui s’est organisée » autour de son adversaire sur ces questions de société – une tribune signée par 215 parlementaires avait paru quelques heures avant le débat –, Alain Juppé en a profité pour revenir sur la « campagne ignominieuse » dont il fait l’objet depuis plusieurs années. Après la grande mosquée de Bordeaux, après le surnom « Ali Juppé »« on m’accuse maintenant de salafisme et d’antisémitisme », a-t-il regretté, avant d’ajouter à l’égard de Fillon : « Je n’ai jamais entendu un seul de tes lieutenants condamner cette campagne. »  
Les deux hommes ont enfin abordé l’autre sujet qui fâche : la Russie. Le maire de Bordeaux s’est d’abord étonné que Vladimir Poutine se soit invité dans la primaire, en affichant son soutien à François Fillon. Russophile convaincu, l’ancien premier ministre de Nicolas Sarkozy a une fois de plus dégainé son gimmickdes « caricatures »« La politique qui est conduite par François Hollande à l’égard de la Russie est absurde », a-t-il affirmé, en soulignant que la Russie était « le plus grand pays du monde, bourré d’armes nucléaires » et qu’il conviendrait donc de cesser de l’humilier.
« Le vrai danger pour l’Europe, il est économique, c’est l’Asie », a ensuite tenté d’expliquer le député de Paris, assez nerveux sur le sujet qui reste l’un de ses talons d’Achille. Affirmant regretter, comme son adversaire, l’annexion de la Crimée, il n’a évidemment rien dit de la position du député des Français de l’étranger Thierry Mariani, membre de son équipe de campagne, qui avait suscité la controverse en juillet 2015 en se rendant dans la péninsule ukrainienne.
En phase sur bon nombre de propositions, les deux candidats à la primaire en ont finalement été réduits à se quereller sur les marqueurs de la droite que sont l’identité et les questions de société. Chacun à leur façon, ils ont défendu les deux lignes qui traversent le parti depuis la fondation de l’UMP en 2002 : une vision conservatrice, issue de l’héritage du RPR, qu’incarne François Fillon ; et un courant plus “humaniste”, né du rassemblement avec le centre, qu’Alain Juppé continue de défendre, malgré la droitisation évidente de l’électorat qui s’est déplacé en masse au premier tour. Et qui ne manquera pas de voter de nouveau dimanche prochain.

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