De notre envoyée spéciale à Madagascar. - Deux nouvelles routes, des coups de pinceau donnés ici et là, une extension pour le tarmac de l’aéroport, un centre de conférences doté d’un hôtel, un fort déploiement policier et militaire… La capitale de Madagascar, Antananarivo, a été en partie « relookée », parfois à la va-vite, pour accueillir cette semaine le 16e sommet de la Francophonie, grand raout organisé tous les deux ans par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Au moins 3 000 personnes de 80 pays sont attendues, dont une trentaine de chefs d’État – le président français François Hollande sera là.
Ce sont les dirigeants malgaches qui ont demandé que cette réunion se tienne, pour la première fois, chez eux. Elle devrait permettre de rendre de nouveau visible Madagascar sur la scène internationale, après une longue mise à l’écart. A la suite des troubles politiques de 2009, le pays a été suspendu de toutes les organisations internationales dont il était membre et n’a été réintégré qu’en 2014, après l’élection de l’actuel président, Hery Rajaonarimampianina. Le sommet « est le point de départ d’une nouvelle relation de Madagascar avec le monde. Jamais Madagascar n’avait accueilli un événement aussi important », a assuré l’ambassadrice de France dans le pays.
Les entrepreneurs malgaches participant à ce rendez-vous, placé sous le thème « Croissance partagée et développement responsable » dans l’espace francophone, espèrent y faire des rencontres prometteuses pour leurs affaires, même s’ils savent que seuls les plus gros d’entre eux parviendront à tirer leur épingle du jeu.
En revanche, beaucoup de Tananariviens, les habitants de la capitale, doutent du bien-fondé de la tenue de ce rassemblement dans leur pays, alors que ce dernier est dans un état catastrophique. En 2015, le Fonds monétaire international (FMI) l’a classé, à partir de son PIB par habitant, cinquième État le plus pauvre du monde – malgré un immense réservoir de richesses naturelles. Concrètement, cela signifie que plus de 90 % des 24 millions de Malgaches vivent en dessous du seuil de pauvreté. Dans le Sud, 1,4 million de personnes sont actuellement en insécurité alimentaire, d’après l’ONU.
Dans un tel contexte, les sommes dépensées pour ce sommet de la Francophonie auraient dû servir à répondre à des priorités autrement plus urgentes, estime la majorité des habitants d’Antananarivo. L’enveloppe financière allouée à son organisation (soit 20 milliards d’ariary, 5,7 millions d’euros) par la loi de finances 2016 correspond « à l’équivalent, voire au double, du budget de plusieurs ministères, et pour toute l’année 2016 », a calculé fin 2015 le SeFaFi, un cercle de réflexion et d’observation de la vie publique.
En réalité, le coût de l’événement est probablement beaucoup plus élevé, mais il n'est pas connu et la gestion par les pouvoirs publics des fonds est opaque, déplorent les organisations de la société civile et les médias. « Le budget du sommet est soigneusement gardé secret, mais il est patent que l’État déploie des moyens au-dessus de ses possibilités. Les dépenses d’organisation sont faramineuses », a par exemple souligné le quotidien L’Express de Madagascar, évoquant notamment « l’acquisition de véhicules 4×4 et berlines de luxe ».
Les Tananariviens ont également été scandalisés par plusieurs décisions prises par les autorités, dont celles de fermer les écoles publiques du pays pendant la durée du sommet, de faire du 25 novembre un jour férié et d’interdire la circulation des charrettes et pousse-pousse dans Antananarivo. Si ces mesures visent officiellement à réduire les embouteillages qui paralysent la capitale aux heures de pointe, beaucoup de citoyens ont la fâcheuse impression que le gouvernement veut aussi camoufler à ses hôtes la misère dans laquelle vit une partie d'entre eux.
Les nombreux sans-abris de la capitale ont ainsi été soudainement poussés à disparaître du centre-ville : ils ont été transportés, de nuit, dans des camions, vers des centres d’hébergement provisoire. Choqués, leurs concitoyens ont ironisé en faisant circuler la rumeur selon laquelle il serait aussi interdit de porter des sandales usagées pendant le sommet.
À tout cela s’ajoute le fait que la francophonie ne veut plus dire grand-chose pour la majorité des Malgaches : ils ne sont que 5 % de francophones, soit environ 1,5 million de personnes, et 15 % de francophones dits « partiels », selon des estimations de l’OIF. Dans l’espace public, l’usage du français est restreint : la plupart des médias communiquent en malgache, quelques-uns sont en partie bilingues et rares sont ceux qui n’utilisent que le français. Cela n’a pas toujours été le cas : Madagascar ayant été colonisé par la France à partir de 1895, l’enseignement a été exclusivement dispensé en français jusqu’au début des années 1970.
C'est la révolution de 1972 qui a tout changé : elle a mis fin aux accords de coopération liant le pays à la France depuis son indépendance obtenue en 1960. Le français a alors été remplacé par le malgache dans l’enseignement et l’administration. Mal menée, cette politique de « malgachisation » a cependant dû être revue quelques années plus tard : le français a été réintroduit dans l’enseignement. Aujourd’hui, ce dernier se fait à la fois en français et en malgache dans les établissements publics. Mais faute d’enseignants maîtrisant réellement le français, le niveau des élèves et étudiants dans cette langue est souvent jugé faible.
« La malgachisation a créé une coupure. Lorsque le français a été rétabli dans l’enseignement par le président Zafy, le mal était déjà fait. Plusieurs générations ne parlent pas le français et sont complètement déconnectées de la culture française », souligne Sylvain Ranjalahy, directeur de publication de L’Express de Madagascar. Sur son site internet, l’Institut français de Madagascar explique : « L’appui à la francophonie et à l’enseignement du et en français est une priorité au regard de la dégradation de la pratique de la langue française à Madagascar. »
Si le rapport au français est compliqué, c’est évidemment parce que les relations avec la France le sont aussi. « Il y a chez les Tananariviens un sentiment de détestation profond vis-à-vis des Français » datant de la période coloniale, explique à Mediapart le père jésuite Sylvain Urfer, qui vit à Madagascar depuis 1974. Cette hostilité s’est renforcée en 2009 : la France a été accusée d’avoir beaucoup œuvré en coulisses pour pousser le président Marc Ravalomanana, peu francophile, à quitter le pouvoir.
« La Francophonie n’est pas uniquement la France », a dû rappeler Michaëlle Jean aux médias l’interrogeant justement sur le sentiment antifrançais des Malgaches, alors qu’elle était de passage à Antananarivo, en mars 2016. Néanmoins, des journaux ne se sont pas privés, ces derniers jours, d’établir un lien direct entre le sommet de la Francophonie et la France : ils ont évoqué le sort des riches îles Éparses revenant à Madagascar mais que la France s’est appropriées, et ont reparlé de la répression par l’armée coloniale française de l'insurrection des indépendantistes malgaches en 1947 (plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient péri) ainsi que de l’absence d’indemnisation pour les victimes.
« Durant le sommet de la Francophonie, nos compatriotes devront prier, non pas pour la réussite de cet événement, mais à la mémoire de nos ancêtres […] tombés au champ de bataille pour notre liberté », a par exemple écrit le 19 novembre La Gazette de la Grande Île.


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